Essai · 2026-06-18
Faites vos propres recherches
Cela ressemble au conseil le plus cartésien qui soit, pensez par vous-même, ne faites jamais aveuglément confiance à l'autorité. Et c'est exactement l'inverse de ce qu'a fait Descartes.
Cela ressemble au conseil le plus sensé qui soit. Pensez par vous-même. Ne croyez jamais l'autorité sur parole. Faites vos propres recherches. Et pourtant, dans la bouche du sceptique moderne, c'est devenu exactement l'inverse de ce que voulait dire le philosophe qui a élevé le doute au rang d'art.
Le pied-de-biche de Descartes
En 1641, René Descartes résolut de mettre en doute tout ce qui pouvait l'être tant soit peu. Ses sens le trompent parfois, qu'on s'en débarrasse. Peut-être rêve-t-il. Peut-être, poursuivit-il, existe-t-il un malin génie qui le trompe sur tout. Il démolit la réalité tout entière, en quête d'une seule chose que même ce génie ne pourrait lui ôter, et il la trouva : même si je suis trompé sur tout, je ne peux être trompé sur le fait que je pense. Je pense, donc je suis. Sur ce seul rocher il voulait rebâtir. La direction est tout : Descartes doutait pour pouvoir savoir. Le doute était la masse de démolition, non la maison.
Le renversement
Et c'est là que se loge la distorsion. « Faites vos propres recherches » sonne cartésien, mais cela retourne Descartes. Descartes mettait en doute ses propres convictions le plus durement, et ne rebâtissait que sur ce qui survivait au doute. Le chercheur-en-solitaire moderne fait l'inverse : il met en doute les sources des autres, les experts, les institutions, les chiffres, sans merci, tandis que ses propres sources de prédilection sont soustraites à toute épreuve. Descartes cherchait un fondement que tout le monde pouvait partager : la raison. L'adepte du complot cherche un fondement que seuls les « éveillés » possèdent. Et voyez l'asymétrie, car elle est le cœur de l'affaire : doute infini envers le virologue fort de trente ans de recherche, doute nul envers l'homme muni d'un anneau lumineux et d'une opinion bien arrêtée. L'un doit tout prouver à cent pour cent ou se voir rejeté ; l'autre n'a qu'à confirmer ce que vous ressentiez déjà.
Et regardez à quoi ressemble cette « recherche » dans les faits. Vous tapez une question qui porte déjà sa réponse en elle, l'algorithme vous sert les vidéos qui flattent votre soupçon, et trois heures plus tard vous avez l'impression d'avoir creusé quelque chose, alors que vous n'avez fait que vous enfoncer davantage dans ce que vous vouliez déjà croire. Descartes lisait précisément ce qui le contredisait ; c'était là tout l'exercice. Le chercheur moderne s'arrange surtout pour qu'on lui donne raison, et rebaptise la confirmation « recherche ».
Des questions que vous devez peser vous-même
Alors avant de poursuivre, par morceaux, honnêtement. Quelle est la dernière conviction que vous avez « recherchée » et que vous espériez en réalité voir confirmée. Et avez-vous alors cherché les contre-arguments aussi ardemment que la confirmation ? Mettez-vous votre propre camp à l'épreuve aussi sévèrement que l'autre ? Et la plus inconfortable : lorsque vous avez fait vos propres recherches, êtes-vous parti en quête de l'argument le plus fort contre votre soupçon, ou de l'argument le plus fort en sa faveur ? Car c'est là, et nulle part ailleurs, que se trouve la différence entre penser et se donner raison à soi-même.
La leçon qui a subsisté lorsque le rêve a échoué
Soyez enfin honnête au sujet de Descartes lui-même, car son projet s'est enlisé. Ce seul rocher s'est révélé mince, et la tentative de reconstruire de fond en comble tout l'édifice du savoir a largement échoué ; un fondement aussi inébranlable n'existe sans doute pas. La leçon n'est donc pas « cherchez la certitude absolue ». La leçon, c'est la méthode, l'impitoyable mise à l'épreuve de soi, le pied-de-biche que l'on applique d'abord à ses propres murs. Celui qui ne démolit que la maison du voisin et laisse intactes ses propres parois a tiré de Descartes exactement la mauvaise leçon, et appelle cela penser par soi-même.
Une pensée à emporter : quand avez-vous pour la dernière fois abattu quelque chose dont vous espériez qu'il tiendrait debout, une conviction à vous, non celle d'un autre ?
Le livre audio lié à cet essai
Le Doute et la Certitude
Le doute comme l'outil le plus tranchant de l'esprit, et comme une arme. De Pyrrhon et Descartes aux fabricants qui vendent le doute comme un produit. Non pas une leçon sur quoi croire, mais une feuille de route pour choisir votre propre position.
Audio en néerlandais
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