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Essai · 2026-06-15

Votre temps est récolté

Ce n'est pas le temps qui vous manque. On vous le vole. Et contrairement à l'argent, vous ne le récupérez jamais. Un Romain a rédigé ce réquisitoire il y a deux mille ans ; il n'a fait que gagner en acuité depuis.

Ce n'est pas le temps qui vous manque. On vous le vole. Et contrairement à l'argent, vous ne le récupérez jamais. Un Romain a rédigé ce réquisitoire il y a deux mille ans, et il n'a fait que gagner en acuité depuis.

La vie n'est pas courte

Sénèque, dans son essai De la brièveté de la vie aux environs de l'an 49, formule une affirmation qui frappe comme un coup de massue. La vie n'est pas courte, dit-il. C'est nous qui la rendons courte. On ne nous accorde pas une maigre portion de temps. Nous en gaspillons la plus grande part en choses qui n'importent guère. Et l'ironie amère est la suivante : nous gardons notre argent avec angoisse, nous comptons chaque pièce, et pendant ce temps nous jetons notre temps comme s'il ne coûtait rien. Or le temps est la seule chose qui ne revient jamais. Qui gaspille ses journées vit comme s'il allait vivre éternellement, et ne s'aperçoit qu'à la fin que la réserve est épuisée.

La machine à récolter

Ici, vous n'avez presque rien à transposer dans le présent, car le reproche de Sénèque tombe en plein sur notre époque, mieux encore, nous avons automatisé le gaspillage. Vos heures sont la seule matière première qui ne se reconstitue pas, et une industrie pesant des milliers de milliards s'est bâtie précisément pour récolter ces heures-là. Le fil sans fin. Le flux conçu pour vous retenir, seconde après seconde, avec une précision qu'aucune tentation romaine n'a jamais eue. La soirée qui se dissout dans un écran, les années qui défilent. Sénèque voyait ses compatriotes gaspiller leur vie en vaine ostentation ; nous en avons fait une machine qui le fait à notre place, jour et nuit. L'économie de l'attention est, très littéralement, le vol industriel de la seule chose que, selon Sénèque, vous ne récupérez jamais. Et l'indice est simple : celui qui, au terme d'une journée, ne sait pas où sont passées les heures en trouve le plus souvent la réponse dans le creux de sa main.

Rendez le calcul viscéral. Trois heures par jour sur des écrans que vous n'avez pas choisis, c'est, sur une vie d'homme, vite sept ou huit ans de temps éveillé, toute une enfance, défilée et perdue. Et le plus amer, c'est que cela ne vous rend même pas heureux : vous ne vous en relevez pas comblé, mais vide, exactement comme les dilapidateurs de Sénèque qui s'occupaient de tout et n'aboutissaient à rien. La récolte prend votre temps et vous laisse plus pauvre. Ce n'est pas du repos ; c'est un vol avec le sourire.

Toute minute « perdue » n'est pas perdue

Et pourtant, soyons honnêtes, car la mesure de Sénèque a une face d'ombre aujourd'hui tout aussi dangereuse que le gaspillage lui-même. « Ne perds pas de temps » peut basculer en une tyrannie de la productivité : la culture qui veut exploiter chaque minute, l'optimiser, la rentabiliser, et qui voit le repos comme une trahison. C'est une maladie en soi. L'après-midi que vous avez « gâché » à ne rien faire, avec un enfant, avec un ami, à regarder par la fenêtre, c'est peut-être justement l'après-midi vraiment vécu. Le but n'est pas de monnayer chaque minute, mais de consacrer votre temps fini à ce qui compte pour vous. Et c'est souvent l'amour et la paresse, non le travail. Sénèque ne voulait pas vous rendre plus occupé, mais plus libre.

Ce que vous pouvez faire aujourd'hui

Les heures d'hier, vous ne les récupérerez pas, mais les suivantes, vous pouvez les choisir. Remarquez ce qui récolte votre temps, l'application, l'habitude, le réflexe. Et reprenez-en une part. Non pour le bourrer de davantage de performance, mais pour le vivre. Demandez à une soirée, avant qu'elle commence : vais-je la choisir, ou la laisser m'être enlevée ?

Une pensée à emporter : sur vos heures d'hier, combien avez-vous vraiment choisies, et combien vous a-t-on récoltées ? Et si une seule journée représentait vos mille derniers jours, la passeriez-vous à faire défiler un écran ?

VERTROUWENSSCORE 0.81 · La thèse de Sénèque dans De la brièveté de la vie (vers 49), selon laquelle la vie n'est pas courte mais gaspillée, et que le temps est la seule chose que nous ne récupérons jamais, fait l'objet d'un consensus textuel, restitué ici. L'application à l'économie de l'attention comme récolte industrielle du temps est ma propre interprétation. L'objection (la tyrannie de la productivité comme mal en soi) est posée explicitement, afin que la leçon ne se réduise pas à la culture du surmenage. Un point relativement solide ; d'où le score.

Le livre audio lié à cet essai

Le Temps et la Mort

La finitude, non comme un ennemi mais comme la condition silencieuse d'une vie vécue, de Gilgamesh et Sénèque au combat actuel contre le vieillissement. Une affirmation de la vie.

Audio en néerlandais

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