Essai · 2026-06-15
Fallait-il d'abord que ça casse ?
Aux deux extrêmes politiques résonne la même tentation : un système sclérosé doit se briser pour se renouveler, parfois il faut le laisser s'effondrer. Il existe un véritable argument en sa faveur et une objection morale sérieuse. Et ce que vous croyez trahit l'endroit où vous pensez vous tenir quand cela casse.
Aux deux extrêmes politiques résonne aujourd'hui la même tentation : un système sclérosé doit se briser pour pouvoir se renouveler, l'effondrement est purificateur, parfois il faut bien le laisser s'écrouler et tout recommencer. Il existe un véritable argument en faveur de cette idée, et il existe une objection morale sérieuse à son encontre. Et ce que vous croyez trahit souvent quelque chose sur l'endroit où vous pensez vous tenir quand cela casse.
La crasse accumulée
La version forte n'est pas une absurdité. Songez à la destruction créatrice par laquelle le marché se renouvelle, l'ancien balayé par le nouveau, désormais transposée à l'échelle d'une société entière. L'économiste Mancur Olson a soutenu en 1982 une thèse troublante : avec le temps, les sociétés stables accumulent des groupes d'intérêt sclérosés, des clubs qui tirent chacun à eux un morceau du système et le bloquent, jusqu'à ce que l'ensemble s'engorge. Et seul un choc, une guerre, une défaite, un effondrement, balaie cette crasse accumulée. C'était son explication d'un fait dérangeant : pourquoi l'Allemagne et le Japon vaincus ont connu une croissance explosive après la guerre, tandis que la Grande-Bretagne victorieuse stagnait. Les vaincus avaient vu leurs structures sclérosées voler en éclats. Selon cette lecture, une rupture éclaircit la forêt, pour que la lumière atteigne de nouveau le sol.
Le récit des survivants
Donnez maintenant à l'objection tout son poids moral. « Il fallait bien que ça casse » est peut-être la rationalisation la plus dangereuse qui soit. Elle permet d'acclamer une catastrophe, et elle excuse la souffrance évitable de personnes réelles. Car un effondrement n'est pas une page blanche. Cela signifie que les pauvres ont faim, que les vulnérables meurent, que les déracinés se multiplient par milliers. Et la lecture optimiste est imprégnée du biais du survivant : nous nous souvenons des renouveaux, du miracle de l'après-guerre, et nous oublions les effondrements qui n'ont mené qu'à des siècles de misère, l'effondrement de l'âge du bronze, ou la chute de Rome, qui pour la plupart des gens ne fut pas un nouveau départ mais des générations d'une vie plus sombre, plus pauvre, plus courte. « Le renouveau par la ruine » est le récit que racontent les survivants. Les morts ne racontent aucun récit.
Et même les fleurons des optimistes ne tiennent pas à l'examen. L'Allemagne et le Japon de l'après-guerre ne sont pas renés des seules cendres : ils ont été reconstruits grâce à une aide étrangère massive, avec un savoir et un savoir-faire en grande partie intacts, et avec des institutions soigneusement rétablies. Ce ne fut pas une renaissance spontanée surgie des décombres, mais une reconstruction laborieuse bâtie sur tout ce que le désastre n'avait pas détruit. Quiconque en déduit qu'on peut tout aussi bien laisser le système s'effondrer en tire exactement la mauvaise leçon : ce n'est pas l'effondrement qui a apporté la prospérité, mais ce que les gens sont parvenus à remettre debout ensuite, avec de l'aide et avec ce qui tenait encore.
L'alternative douce que personne ne romantise
Toute la raison d'être de bonnes institutions, c'est le renouveau sans la ruine : corriger les erreurs par la réforme plutôt que par la ruine. C'est un travail sans gloire, personne n'écrit d'épopée sur une transition bien menée, sur une réforme arrivée à temps. Mais c'est précisément l'exploit rare qui mérite d'être défendu. Le feu purificateur est facile à romantiser depuis le bord. C'est tout autre chose que de s'y trouver plongé.
Je ne vous donne pas le juste milieu comme un verdict mais comme une question, car c'est à vous de décider de l'issue. Mais avec ce petit révélateur : lorsque vous remarquez que vous aspirez à une grande rupture, une remise à zéro, un effondrement, demandez-vous si vous présupposez tacitement que vous et les vôtres vous tiendrez du bon côté des décombres.
Un instant à emporter : si vous vous surprenez à espérer que le système s'effondre tout simplement et reparte de zéro, demandez-vous honnêtement : est-ce que je présuppose que je me tiendrai du bon côté des décombres ? De qui est-ce que je balaie la souffrance d'un revers de main comme le prix du renouveau ?
Le livre audio lié à cet essai
L'Essor et la Chute
Les grands basculements du pouvoir, la roue de Polybe, le dissolvant du luxe chez Ibn Khaldoun, la monnaie qui s'avilit, et pourquoi le passé enseigne des mécanismes, jamais le destin.
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