Essai · 2026-06-15
Le risque n'est pas l'incertitude
Une prévision qui annonce « 73 pour cent de probabilité de récession » paraît rigoureuse. Souvent, c'est exactement l'inverse de la rigueur : une véritable ignorance habillée de chiffres. À propos d'une distinction vieille d'un siècle qui change votre façon de lire chaque prévision.
Une prévision qui promet « 73 pour cent de probabilité de récession » paraît rigoureuse, scientifique, fiable. Souvent, c'est exactement l'inverse de la rigueur : une véritable ignorance, habillée d'un chiffre. Il existe une distinction vieille de plus d'un siècle qui vous protège contre cela, et dès que vous l'avez, vous lisez chaque prévision autrement.
Deux manières de ne pas savoir
L'économiste Frank Knight a tracé la ligne de partage en 1921. Il y a le risque, et il y a l'incertitude. Le risque est mesurable : vous connaissez les issues possibles et leurs probabilités, comme avec un dé, une roulette ou une table de mortalité. Les assureurs vivent du risque. Ils connaissent les probabilités assez précisément. L'incertitude est tout autre chose : les issues, ou leurs probabilités, sont véritablement inconnaissables. Y aura-t-il une guerre ? Une percée technologique ? Une crise, et quand ? Aucun chiffre fiable ne peut s'y accrocher. Et le plus inconfortable, c'est que presque tout ce qui compte vraiment dans l'avenir n'est pas du risque, mais de l'incertitude.
La fausse précision
C'est ici que se loge la grande erreur, et on la voit partout : traiter l'incertitude comme si elle était un risque, mettre des décimales sur l'inconnaissable. « 73 pour cent de probabilité d'effondrement », le calendrier d'une nouvelle technologie fixé à l'année près, les modèles qui supposaient que le marché immobilier ne pouvait pas baisser. Le chiffre emprunte une autorité qu'il n'a pas méritée. John Maynard Keynes l'a dit sans détour en 1937 : sur les questions qui comptent le plus, « nous ne savons tout simplement pas ». Le geste honnête n'est donc pas de feindre la précision, mais de l'avouer, puis d'agir malgré tout, au nom du jugement, et non d'une pseudo-mathématique.
Comment lire une prévision
Cela vous donne un test pratique. Lorsque vous rencontrez une prévision, demandez-vous : s'agit-il d'un risque calculable, une vraie fréquence de base, des événements répétables, ou d'une incertitude en costume ? La réponse vous dit quel poids vous pouvez lui accorder. Une prévision météo pour demain est proche du risque. Une prévision sur l'état de l'économie ou de la politique dans cinq ans relève largement de l'incertitude, aussi assuré que paraisse celui qui parle. Et comme l'a montré la partie sur l'essor et le déclin : habiller l'incertitude en risque est précisément le tour du prophète de malheur.
Prenez la différence dans la pratique. Un assureur qui tarifie les dommages automobiles s'appuie sur des millions de cas qui se reproduisent chaque année, c'est du risque, et son pourcentage signifie quelque chose. Un commentateur qui tarifie « la probabilité de la prochaine crise financière » s'appuie sur une poignée d'événements qui ne se répètent jamais de la même manière, c'est de l'incertitude, et son pourcentage ne signifie presque rien, aussi ferme qu'il paraisse. Le même genre de chiffre, un tout autre sol en dessous.
L'autre versant
Et soyons honnêtes : l'erreur inverse est tout aussi réelle. « Nous ne pouvons rien savoir » devient vite une excuse pour la paralysie, ou au contraire pour l'imprudence, « c'est de toute façon inconnaissable, alors je devine ». Certaines choses sont estimables, et refuser toute estimation est une sottise à part entière. L'art est la calibration : connaître la différence, et ne pas laisser l'une se dissoudre dans l'autre. Pascal aide ici : si vous ne connaissez pas la probabilité, pesez les enjeux, que se passe-t-il si vous vous trompez ? Parfois, une catastrophe improbable aux conséquences irréversibles mérite plus d'attention qu'une catastrophe probable aux conséquences mineures.
Le but n'est donc pas de cesser d'estimer. C'est d'estimer ce qui est estimable, d'avouer honnêtement ce qui ne l'est pas, et de se méfier par-dessus tout de ce qui cache son incertitude derrière la précision.
Un point à emporter : la prochaine prévision assurée que vous entendrez, sur le marché, la politique, la technologie, demandez-vous : s'agit-il d'un risque calculé, ou d'une incertitude vêtue d'un chiffre ? Et quelle part de vos propres plans repose sur une précision qui n'existe pas ?
Le livre audio lié à cet essai
Le Présent et la Prédiction
Le pendant du volet sur l'essor et la chute : agir avec sagesse dans le présent, de la dichotomie stoïcienne à l'antifragilité de Taleb, sans divination.
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