Essai · 2026-06-15
Contre le fatalisme et contre le plan tout tracé
Celui qui veut changer quelque chose sans pouvoir prévoir comment cela tournera a devant lui deux voies tentantes, et toutes deux sont mauvaises. L'une dit : tout est de toute façon déterminé, ne te donne pas cette peine. L'autre : je sais où cela mène, donc tout est permis. La voie honnête passe entre les deux.
Celui qui veut changer quelque chose sans pouvoir prévoir comment cela tournera a devant lui deux voies tentantes, et toutes deux sont fausses. L'une dit : tout est de toute façon déterminé, ne te donne donc pas cette peine. L'autre dit : je sais où cela mène, donc tous les moyens sont justifiés. La voie honnête passe entre les deux, et deux penseurs nous l'indiquent.
La barrière ouverte
Commençons par un fait porteur d'espoir que Hannah Arendt a placé au cœur de sa pensée : la capacité de commencer. Chaque être humain qui naît, écrivait-elle, apporte au monde quelque chose d'irréductiblement neuf, la capacité d'agir, de mettre en mouvement ce qui ne découle pas du passé. Elle a nommé cela la natalité, et c'est là le fondement de l'espérance contre tout déterminisme. Car tant que les hommes peuvent commencer, l'avenir n'est jamais clos ; aucune roue, aucune loi, aucune prédiction ne peut le sceller, parce que l'acte suivant peut être véritablement nouveau. Ce n'est pas un optimisme naïf, Arendt avait vu de près le siècle le plus sombre. C'est une observation lucide : l'imprévu ne nous frappe pas seulement comme catastrophe, il peut aussi être commencé par nous, et bien commencé.
Les deux abîmes
Mais un avenir ouvert est une bifurcation, et c'est ici qu'entre Albert Camus. Dans un monde sans sens donné, deux abîmes menacent. Le premier est le nihilisme et le fatalisme : rien n'a d'importance, tout est prédestiné, alors pourquoi agir, l'abandon. Le second est plus dangereux : la violence révolutionnaire qui sacrifie des hommes réels, ceux d'aujourd'hui, à une utopie garantie pour demain. Celui qui croit savoir où va l'histoire justifie vite n'importe quel moyen pour y parvenir, et le plan tout tracé devient un permis de tuer. Camus les a refusés l'un et l'autre. Au fatalisme il a opposé la révolte ; à la violence utopique il a opposé la limite. Il est des choses que l'on ne fait pas, même pour le paradis. Et son image de Sisyphe, poussant éternellement son rocher jusqu'au sommet de la montagne : dans un monde sans garanties, la dignité réside dans l'effort poursuivi lui-même.
La troisième voie, pour qui bâtit
L'attitude du bâtisseur est cette troisième voie. Commencer quelque chose. Agir pas à pas. Accepter de pouvoir se tromper. Et refuser de sacrifier des hommes réels à une certitude que l'on n'a pas. C'est renouveler en bâtissant et en corrigeant, non en démolissant, modeste et courageux à la fois. Remarquez combien les deux tentations sont en réalité une seule et même chose : la violence utopique, c'est l'illusion de connaître l'avenir, doublée du pouvoir de l'imposer ; le fatalisme est l'autre face de cette même médaille, tout est de toute façon déterminé, alors laisse tomber. Toutes deux sont une fuite hors du présent ouvert, là précisément où se trouve le travail.
L'autre versant
Et soyons honnêtes : « la capacité de commencer » peut sonner comme un optimisme naïf, comme si tout commencement était bon. Il ne l'est pas, commencer peut aussi être catastrophique, car le nouveau n'est pas d'emblée le meilleur. Et « refuser la violence utopique » ne signifie pas « refuser tout grand changement » ; le pas à pas n'est pas la lâcheté, et parfois un grand bond est exactement ce qu'il faut. La version honnête est donc celle-ci : l'ouverture de l'avenir est une responsabilité, non une garantie de progrès. Nous pouvons bien commencer ou mal commencer. Et c'est précisément pour cela que ce que nous choisissons compte.
La tentation des extrêmes est bruyante : le désir de l'effondrement, l'homme fort qui vend de la certitude, le « démolis donc tout ». La voie plus exigeante, plus modeste, consiste à commencer quelque chose et à l'améliorer, l'espérance non comme prédiction, mais comme discipline.
Un moment à emporter avec soi : si vous voulez le changement, choisissez-vous la voie du commencer-et-rectifier, ou celle de la démolition pour un avenir que vous croyez connaître avec certitude ? Et quelles limites ne franchiriez-vous jamais, pas même pour avoir raison ?
Le livre audio lié à cet essai
Le Présent et la Prédiction
Le pendant du volet sur l'essor et la chute : agir avec sagesse dans le présent, de la dichotomie stoïcienne à l'antifragilité de Taleb, sans divination.
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