Thème
Le feu et le miroir : pourquoi nous sommes si fatigués et si observés
Trois essais sur l'épuisement et le regard de l'autre, qu'est-ce qui a changé entre le moine du désert et le salarié, et pourquoi le fait de saisir le repos se retourne-t-il contre nous ?
L'épuisement semble être une chose de notre époque. L'agenda surchargé, le téléphone qui ne se tait jamais, le courriel du week-end. Mais dès qu'on y regarde de près, le problème se révèle plus ancien que la technologie que nous accusons d'en être la cause. Et il se révèle lié à une seconde question qui, à première vue, paraît étrangère : qui nous regarde au juste, et qui rend qui fou ?
Ce pilier tisse trois essais en une seule ligne. Aucun des trois ne rend de verdict final ; ensemble, ils tracent une feuille de route à travers un thème trop vaste pour une seule réponse. La grande question qui le sous-tend est simple à poser et difficile à résoudre : nous consumons-nous nous-mêmes, ou sommes-nous consumés. Et cette distinction est-elle même encore possible ?
Un mal ancien sous une forme nouvelle
Commençons par le commencement, qui remonte plus loin qu'on ne le croirait. Dans Le démon de midi a désormais le wifi, la plus ancienne description du burn-out se trouve non pas dans un cabinet de consultation, mais dans un désert du quatrième siècle. Le moine Évagre le Pontique a décrit l'acédie, le démon de midi : une langueur et une agitation à la fois, un dégoût du lieu où l'on se trouvait, le temps devenu visqueux, le sentiment que tout était dénué de sens. Non pas de la paresse, un épuisement agité, un feu qui se consume lui-même.
Mille cinq cents ans plus tard, ce même mal a reçu un code. L'Organisation mondiale de la santé a inscrit le burn-out dans sa classification des maladies, expressément non comme une maladie mais comme un « phénomène lié au travail » : un syndrome résultant d'un stress professionnel chronique, marqué par l'épuisement, le cynisme et un sentiment d'efficacité réduite. C'est là un fait, rapporté littéralement. Ce qui demeure interprétation, et qui est nommé comme telle, c'est la ligne que trace l'essai : l'être humain a toujours pu se consumer de l'intérieur, mais la forme change. Le moine se consumait dans le silence et la solitude ; nous nous consumons dans le contraire, une tempête de stimuli, une visibilité qui ne s'éteint jamais.
Et quelque chose de véritablement décisif s'est déplacé. Le moine imputait son mal à un démon, à quelque chose d'extérieur à lui-même. Nous l'imputons de plus en plus à nous-mêmes : pas assez dur, pas assez bon, pas assez. Le démon a déménagé de l'extérieur vers l'intérieur. Il n'a plus de cornes ; il a votre voix. C'est là la charnière autour de laquelle tourne ce thème, et les deux autres essais la font tourner davantage.
Le regard que nous avons avalé
Car si le démon a migré vers l'intérieur, il en va de même pour le gardien. Qui rend qui fou suit précisément cette migration. Michel Foucault a décrit le panoptique : une prison dotée d'une tour d'où chaque cellule peut être observée sans que le prisonnier sache quand. Il en résulte qu'il se comporte toujours comme s'il était observé. Le regard n'a même pas besoin d'être présent ; l'idée du regard suffit. C'est ainsi que le pouvoir moderne fait de nous nos propres gardiens.
Byung-Chul Han a franchi un pas plus tranchant. La société du « tu ne dois pas » a cédé la place à celle du « tu peux ». L'homme de la performance est l'entrepreneur de lui-même, libre, son propre maître, et c'est précisément pour cela qu'il s'exploite lui-même, volontairement et sans fin, car il n'y a plus de maître contre qui se révolter. Le burn-out est selon Han la maladie qui l'accompagne : l'auto-exploitation de l'intérieur, prise pour de la liberté. Nous sommes devenus maître et esclave à la fois, et l'esclave ne peut jamais démissionner, car le maître, c'est lui-même.
Ici se trouve aussi la contre-voix la plus tranchante du thème, et l'essai lui fait délibérément de la place. La thèse de Han sur une rupture d'époque est influente mais contestée. Pour un livreur de colis ou un magasinier livré à un algorithme, le maître est encore bien présent et tout à fait externe : non pas une douce auto-exploitation, mais une exploitation ordinaire. Et le mot « auto-exploitation » peut accorder un blanc-seing aux véritables exploiteurs, en rejetant proprement la faute sur l'individu. La réponse honnête à « soi ou l'autre » est donc : les deux, entremêlés. L'autre habite désormais en nous. Et quelqu'un a construit le miroir et en tire profit.
Pourquoi saisir se retourne contre nous
Deux essais diagnostiquent ; le troisième désigne un contre-mouvement, sans le vendre comme un remède miracle. La loi de l'effort inversé repose sur une loi qu'Alan Watts a formulée en 1951 : plus on saisit la certitude avec crispation, plus on se sent incertain. Celui qui, dans l'eau, se débat de panique coule ; celui qui se détend flotte. On ne peut saisir le présent par la force, pas plus que l'eau dans un poing serré. Vous connaissez cette loi par vos propres nuits : plus vous tentez résolument de vous endormir, plus vous devenez parfaitement éveillé.
Par une tout autre voie, le stoïcisme aboutit au même endroit. Épictète et Marc Aurèle enseignaient la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas, l'opinion des autres non, notre propre jugement oui. Et la citadelle intérieure qu'aucun regard ne peut atteindre. Deux traditions, un seul contre-mouvement : non pas travailler plus dur, mais relâcher la prise. C'est précisément l'antidote aux deux maux évoqués plus haut : au feu qui se consume lui-même, et au regard qui vous traque.
Mais attention au piège, que l'essai nomme explicitement : même le repos se laisse optimiser. La pleine conscience, conçue comme un lâcher-prise, est déployée par les entreprises comme un instrument de productivité, méditez, afin de pouvoir ensuite travailler plus dur. Ainsi votre détente redevient une performance. Et la contre-voix va plus loin : la citadelle intérieure peut devenir un pansement privatisé qui laisse intact le système épuisant. Watts lui-même n'était pas un modèle de sérénité ; il luttait avec l'alcool, et le maître n'est pas la preuve de la doctrine. La ligne honnête est donc : le travail intérieur est nécessaire, mais non suffisant.
Ce que les trois forment ensemble
Relâchez votre propre prise. Et refusez d'être le vendeur d'allumettes pour le feu d'un autre. Dans cette seule phrase, les trois essais se rejoignent. Le démon de midi montre que l'épuisement est ancien mais change de forme. Le miroir montre que le regard a migré vers l'intérieur, sans que l'exploiteur externe disparaisse. Et l'effort inversé montre que le contre-mouvement n'est pas de saisir davantage, mais moins, tant que vous ne le privatisez pas en un tour de passe-passe qui laisse le système tranquille.
Ce qui est certain demeure certain : la classification de l'OMS, les textes de Foucault, Han, Watts et du stoïcisme. Ce qui est interprétation demeure interprétation : que l'acédie et le burn-out soient apparentés est une analogie défendable, non une identité ; que l'opposition soi-ou-l'autre s'estompe est une lecture, non un fait. Le fil rouge n'est pas une question de culpabilité mais une attitude. Remarquez si le feu dans lequel vous vous consumez est le vôtre, ou si l'on vous a glissé les allumettes dans les mains. Et si les circonstances vous consument, alors changez les circonstances, ne laissez pas le « soin de soi » devenir l'alibi qui laisse le vendeur d'allumettes s'en tirer.
Qui veut suivre ce thème dans toute sa longueur le retrouvera dans le livre audio Le Feu et le Miroir : une envolée philosophique sur l'épuisement et le regard de l'autre, du démon de midi et de Rousseau à Byung-Chul Han et au verre noir du téléphone, sobre, affirmant la vie, et pour chaque affirmation contestée la contre-voix la plus forte.
Les essais de ce thème
Le livre audio lié à cet essai
Le Feu et le Miroir
L'épuisement et le regard d'autrui, du démon de midi des moines du désert et de Rousseau à Byung-Chul Han et au verre noir du téléphone. Pourquoi nous sommes si fatigués et si observés, avec Alan Watts et le stoïcisme en contrepoids.
Audio en néerlandais
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