Essai · 2026-09-11
L'esprit affamé au bureau
Le travail est la seule addiction qui vous vaut un prix, et c'est pourquoi elle est la plus difficile à voir.
Un ventre sans fond
Sur la roue de la vie bouddhiste vivent des esprits affamés : des êtres au ventre énorme et à la bouche pas plus large qu'une tête d'épingle. Ils mangent sans cesse et ne sont jamais rassasiés. Le médecin canadien Gabor Maté a donné leur nom à son livre sur l'addiction, et l'image vaut d'être retenue. La faim n'est pas dans la nourriture. Elle est dans le rapport entre le vide et l'ouverture.
Maté a travaillé douze ans parmi des personnes gravement dépendantes aux drogues à Vancouver. Ce qu'il y a remarqué est utile bien au-delà de ce quartier : selon lui, l'addiction tient moins à la substance qu'à ce que la substance adoucit. Librement rapporté, il soutient qu'il ne faut pas demander pourquoi quelqu'un est dépendant, mais pourquoi il souffre.
L'addiction qu'on applaudit
La partie inconfortable de son récit le concerne lui-même. Maté écrit ouvertement qu'il a été un médecin accro au travail, toujours joignable, toujours indispensable. Il achetait aussi compulsivement de la musique classique, disque après disque, pour des sommes sur lesquelles il mentait à sa femme. Son explication du travail, librement rendue dans ses propres mots : s'ils ne veulent pas de moi, au moins auront-ils besoin de moi.
Pour qui construit quelque chose, c'est un miroir aux bords coupants. Le travail est la seule addiction que la société récompense. L'entrepreneur qui rédige encore des devis à minuit ne reçoit pas une intervention mais de l'admiration. Son chiffre d'affaires grimpe, son équipe l'admire, et personne ne demande ce qu'il ressent quand le silence tombe.
Ceci est une interprétation, pas un fait : toute longue journée de travail n'est pas un symptôme. Il y a des périodes où une entreprise exige simplement tout, et il y a des gens qui trouvent dans leur travail un accomplissement profond et sain. La différence n'est pas dans le nombre d'heures. Elle est dans la fonction de ces heures.
Un test qui n'est pas un diagnostic
L'addiction au travail ne figure pas dans le DSM-5, le manuel dont les psychiatres se servent pour poser des diagnostics. La seule addiction comportementale qui y soit formellement inscrite est le jeu. C'est important, car cela signifie que personne ne peut vous dire objectivement où le travail acharné devient un travail addictif.
La définition de travail que Maté donne de l'addiction peut néanmoins servir de miroir. Faites-vous quelque chose qui vous procure un soulagement ou un plaisir temporaire ? En avez-vous envie lorsque cela manque ? Cela a-t-il des conséquences néfastes, pour votre santé, vos relations, votre sommeil ? Et n'arrivez-vous pas à cesser, même quand vous le voulez ?
Placez votre semaine de travail à côté de ces questions. Non pour vous coller une étiquette, mais pour voir laquelle vous préférez sauter.
À emporter : imaginez que votre entreprise doive tourner une semaine sans vous dès demain, sans courriel, sans téléphone, sans « juste un coup d'œil ». Que ressentez-vous d'abord : du soulagement ou de l'inquiétude ? Cette première réaction vous en dit plus que n'importe quel planning.
La contradiction la plus forte
Il existe une objection sérieuse à toute cette grille de lecture. Qui voit l'addiction partout vide le mot de son sens. Si le dévouement, l'ambition et la persévérance deviennent tous suspects, nous perdons les mots pour dire quelque chose de précieux. Les grandes choses se bâtissent rarement en quarante heures par semaine, et il y a peu de preuves qu'un travail intense soit nuisible en lui-même lorsque la récupération, le sommeil et les relations tiennent.
Par ailleurs, Maté met surtout l'accent sur la douleur et l'enfance. Des chercheurs comme Marc Lewis voient plutôt l'addiction comme un processus d'apprentissage du cerveau, et l'hérédité y joue un rôle démontrable. Tout bourreau de travail ne porte pas une vieille blessure. Parfois, c'est simplement un cerveau qui a appris qu'une tâche cochée est la récompense la plus rapide de la journée.
Ce qu'on en fait
Le noyau utile se situe entre les deux positions. Ne demandez pas si vous travaillez trop. Demandez à quoi sert votre travail. S'il exprime ce que vous voulez bâtir, c'est de l'artisanat. S'il anesthésie ce que vous préférez ne pas sentir, c'est un esprit affamé en chemise propre.
Une expérience simple : réservez chaque semaine un bloc de temps où vous ne produisez rien et n'optimisez rien. Regardez ce qui se passe. Si cela devient du repos, tout va bien. Si cela devient de l'inquiétude, vous avez trouvé quelque chose qui mérite plus d'attention que votre prochain devis.
Si vous avez le sentiment que le travail, une substance ou un comportement prend le dessus sur votre vie, parlez-en à votre médecin. Aux Pays-Bas, si vous avez des pensées de mort : 113 Prévention du suicide, appelez le 113 ou le 0800-0113, ou discutez via 113.nl.
Le livre audio lié à cet essai
Le Corps et le Non
Le système nerveux comme colonne vertébrale : du sang bouillant d'Aristote et du premier sursaut de Sénèque aux esprits affamés de Gabor Maté et à la bataille acharnée autour de la théorie polyvagale. Un médecin vivant, avec ses critiques les plus sévères à ses côtés.
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