Essai · 2026-06-16
Le démon de midi a maintenant le wifi
Le burn-out paraît un mal de notre époque, mais sa plus ancienne description fut écrite dans un désert du quatrième siècle. Qu'est-ce qui a changé entre le moine et l'employé. Et qu'est-ce qui n'a pas changé ?
Le burn-out paraît un mal de notre siècle, de l'agenda surchargé, du téléphone qui ne se tait jamais, du courriel du week-end. Mais sa plus ancienne description ne fut pas écrite dans un cabinet de consultation. Elle fut écrite dans un désert, il y a quinze cents ans.
Le démon de midi
Au quatrième siècle, parmi les ermites d'Égypte, le moine Évagre le Pontique décrivit un mal qu'il appela le démon de midi, le démon qui frappait aux alentours de la mi-journée. Ce n'était pas une maladie du corps mais de l'âme : une langueur et une agitation à la fois, un dégoût du lieu où l'on se trouvait, une aspiration à être ailleurs, le temps devenu visqueux, et le sentiment insidieux que tout était vain. Le moine ne pouvait plus prier, plus lire, plus rester immobile. Et ne pouvait aller nulle part. La tradition latine l'appela acedia, et Jean Cassien la porta en Occident, où elle fut plus tard réduite à la « paresse ». Mais l'acédie n'était pas de la paresse. C'était un épuisement agité, un feu qui se consume lui-même. Quiconque a déjà été trop fatigué pour se reposer et trop agité pour travailler connaît ce démon de l'intérieur.
Un nom dans le manuel
Faisons un bond jusqu'à aujourd'hui : le démon de midi a reçu un nom officiel. L'Organisation mondiale de la santé a inscrit le burn-out dans la onzième édition de sa classification des maladies, explicitement non comme une affection médicale, mais comme un « phénomène professionnel » : un syndrome résultant d'un stress chronique au travail qui n'a pas été correctement géré, avec trois caractéristiques, l'épuisement, une distance mentale croissante ou un cynisme à l'égard du travail, et le sentiment d'une efficacité réduite. De manière révélatrice, il figure dans le chapitre consacré aux raisons pour lesquelles les gens cherchent des soins sans être malades. Le vide agité du moine du désert est devenu, des siècles plus tard, une affaire de travail, avec un code et une définition.
Ce qui a changé, et ce qui n'a pas changé
Ce qui n'a pas changé : l'être humain peut se consumer de l'intérieur, et il l'a toujours pu. Ce qui a changé, c'est la forme. Le moine se consumait dans le silence et la solitude, loin de tous. Nous nous consumons dans l'inverse : une tempête de stimulations, un fil d'actualité sans fin, une visibilité qui ne s'éteint jamais. Et remarquez un déplacement qui compte vraiment : le moine attribuait son mal à un démon, à quelque chose hors de lui. Nous l'attribuons de plus en plus à nous-mêmes : pas assez travailleur, pas assez bon, jamais assez. Le démon a déménagé du dehors vers le dedans. Il n'a plus de cornes ; il a votre voix.
Et il y a, dans le remède, un retournement qui donne à réfléchir. Les Pères du désert ne prescrivaient nulle fuite face au démon de midi, mais le contraire : reste dans ta cellule, tiens bon, attends que cela passe, « ta cellule t'apprendra tout », tel était leur conseil. Nous prescrivons exactement l'inverse : sors, distrais-toi, réserve un voyage, continue à faire défiler l'écran. L'un disait : reste assis avec le vide. L'autre dit : remplis-le, coûte que coûte. Reste à savoir qui avait raison.
La réserve honnête
Et l'honnêteté a sa place ici aussi. Peut-être le mot « burn-out » est-il devenu trop large, un mot qui recouvre tout, de la dépression clinique à la simple fatigue, et qui perd de ce fait son tranchant. L'assimilation de l'acédie au burn-out est d'ailleurs une analogie utile, non une identité : l'acédie était une lutte spirituelle, théologique ; le burn-out est une notion psychologique et liée au travail. Et il se cache un choix perfide dans ce petit mot, « professionnel ». Fait-il du burn-out une affaire de l'individu, qui doit apprendre à mieux le gérer ? Ou une affaire d'un système qui exige trop ? Ce n'est pas un jeu de mots. C'est tout le débat. Et qui choisit un camp trop vite en manque la moitié.
Un instant à emporter avec soi : quand avez-vous ressenti pour la dernière fois cette langueur-et-agitation à la fois. Et en avez-vous accusé quelque chose hors de vous, ou était-ce le démon qui chuchotait de votre propre voix ?
Le livre audio lié à cet essai
Le Feu et le Miroir
L'épuisement et le regard d'autrui, du démon de midi des moines du désert et de Rousseau à Byung-Chul Han et au verre noir du téléphone. Pourquoi nous sommes si fatigués et si observés, avec Alan Watts et le stoïcisme en contrepoids.
Audio en néerlandais
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