Thème
Le doute et la certitude : l'outil le plus tranchant, mal tenu
Comment le doute est un instrument pour savoir plus profondément, comment ce même doute devient impossible et même vendable, et comment le reprendre une fois calibré.
Le doute a bonne réputation et une mauvaise habitude. Nous louons celui qui pense de manière critique et juge par lui-même, mais cette même attitude produit aussi l'homme qui dit « je ne fais confiance à rien ni à personne » tout en avalant chaque affirmation extravagante qui flatte ses soupçons. C'est la grande question sous-jacente à ce thème : le doute est l'outil le plus tranchant que l'esprit possède. Mais un outil peut être mal tenu, et quelqu'un d'autre peut vous le glisser entre les mains.
Les trois essais de ce pilier abordent cette unique question chacun sous un angle différent. Le premier montre pourquoi le doute total est impossible. Le deuxième montre comment le conseil honnête « faites vos propres recherches » est appliqué exactement à l'envers. Le troisième montre que le doute ne naît pas toujours dans un esprit, mais qu'il est parfois fabriqué dans une salle de réunion. Ensemble, ils ne forment pas un verdict final, mais une feuille de route : non pas ce que vous devez croire, mais combien de certitude vous pouvez exiger, et de qui.
Le doute total n'existe pas · la confiance ne fait que déménager
Commençons par l'affirmation qui porte toute la culture moderne du doute : « je réfléchis par moi-même, je ne fais confiance à rien ». Dans On ne peut pas douter de tout, cette phrase est démontée avec Ludwig Wittgenstein. Pour pouvoir douter de quoi que ce soit, observait Wittgenstein, il faut tenir fermement d'innombrables autres choses : vos sens, votre mémoire, le sens de vos mots, le fait que le monde existait aussi hier. Ces choses tenues fermement, il les appelait des gonds. Elles ne sont pas prouvées, elles sont ce autour de quoi le doute pivote. Un doute qui essaie de douter de tout se détruit donc lui-même. « Celui qui voudrait douter de tout n'arriverait même pas à douter. »
La conséquence qui dessille est que le sceptique n'abolit pas sa confiance, mais la déplace. Le penseur conspirationniste qui se méfie des médias établis fait confiance à l'algorithme qui lui a servi la vidéo, à l'inconnu charismatique, au mème. Il a échangé une source qui doit admettre ses erreurs, on peut poursuivre un journal en justice, corriger une rédaction, contre une source qui n'y est jamais tenue : le compte anonyme, l'algorithme, le mème transféré ne répondent devant personne. Les gonds n'ont pas disparu. Ils ont déménagé dans un endroit plus sombre, et ce « plus sombre » n'est pas une ambiance mais une structure.
Important pour rester honnête : cette intuition démasque le doute total comme impossible, mais elle ne fournit aucune liste de ce à quoi il faudrait alors faire confiance. Les gonds de Wittgenstein ne sont pas incontestés, sont-ils vraiment immunisés contre le doute, ou sont-ils seulement rarement mis en doute, et peuvent-ils se déplacer ? Ce qu'elle vous retire, c'est seulement le malentendu confortable selon lequel vous vous tiendriez au-dessus de la confiance. Vous vous tenez en plein dedans ; la question est de savoir sur quoi.
Le renversement : enquêter par soi-même est devenu se donner raison
Si l'on ne peut pas douter de tout, comment douter correctement ? Le deuxième essai, Faites vos propres recherches, se tourne vers l'homme qui a élevé le doute au rang d'art : René Descartes. En 1641, Descartes a mis en doute tout ce qui était tant soit peu sujet au doute, ses sens, ses rêves, jusqu'à un possible malin génie, à la recherche de la seule chose qui subsistait : je pense, donc je suis. La direction est tout. Descartes doutait pour pouvoir savoir ; le doute était la masse de démolition, non la maison. Et c'est ses propres convictions qu'il mettait le plus durement à l'épreuve.
C'est là que réside la distorsion. « Faites vos propres recherches » sonne cartésien, mais cela renverse Descartes. Le chercheur moderne en solitaire met impitoyablement en doute les sources des autres, les experts, les institutions, les chiffres, tandis que ses propres sources de prédilection sont dispensées de toute épreuve. Telle est l'asymétrie qui forme le cœur de l'affaire : doute infini envers le virologue fort de trente ans de recherche, doute nul envers l'homme muni d'une lampe annulaire et d'une opinion bien tranchée. Et la « recherche » elle-même consiste souvent à taper une question qui porte déjà sa réponse en elle, après quoi l'algorithme vous sert les vidéos qui flattent votre soupçon. Descartes, lui, lisait précisément ce qui le contredisait ; c'était là tout l'exercice.
Ici aussi, la limite honnête : le projet propre de Descartes a échoué. Ce seul roc s'est révélé mince, et un fondement aussi inébranlable n'existe probablement pas. La leçon n'est donc pas « cherchez la certitude absolue », mais la méthode, l'auto-examen impitoyable, le pied-de-biche que vous appliquez d'abord à vos propres murs. Par là, cet essai se relie directement au premier : le premier montre qu'il faut tenir fermement quelque chose, le deuxième que vous devez diriger votre pied-de-biche sur vos propres points d'ancrage, et pas seulement sur ceux du voisin.
Le doute comme produit : de la croissance à la fabrication
Jusqu'ici, il était question du doute comme de quelque chose de personnel. Le troisième essai, Le doute est un produit, tourne la lampe vers le coin le plus sombre : parfois le doute ne naît pas dans un esprit, mais est fabriqué, dans une salle de réunion, avec un budget, comme stratégie. En 1969, un dirigeant du fabricant de tabac Brown & Williamson a rédigé une note interne contenant la phrase tristement célèbre : le doute est notre produit. L'industrie n'avait pas à prouver que fumer était sans danger ; il lui suffisait de semer assez de doute pour retarder la réglementation de plusieurs décennies. Dans Merchants of Doubt, Naomi Oreskes et Erik Conway ont montré comment ce même mode d'emploi revenait sans cesse, du tabac aux pluies acides, à la couche d'ozone, au réchauffement de la planète, souvent par l'entremise de la même poignée de personnages. La science utilise le doute pour creuser plus profond ; eux l'ont utilisé comme arme contre elle.
Ce mode d'emploi a désormais reçu une machine. L'algorithme amplifie le doute de lui-même, car « ils ne veulent pas que vous le sachiez » voyage plus vite que n'importe quelle réfutation soigneuse. L'intelligence artificielle aggrave les choses avec les images truquées et la prime au menteur : si tout peut être truqué, le vrai peut lui aussi être balayé comme truqué. Au-dessus plane l'asymétrie du baratin, une seule phrase suffit à semer le doute, mais il faut toute une thèse pour la réfuter, et la phrase a déjà fait dix fois le tour du monde avant que la thèse ne soit achevée.
La contre-voix la plus forte : toute méfiance n'est pas achetée
Ici, la contre-voix doit avoir sa place, sinon ce texte devient lui-même une forme de propagande. Il serait mortellement dangereux de conclure que toute méfiance envers les institutions est fabriquée ou stupide. Les institutions ont mérité la méfiance. Certaines « théories du complot » se sont révélées douloureusement vraies : l'étude de Tuskegee, dans laquelle des médecins ont sciemment laissé pendant quarante ans des hommes noirs atteints de la syphilis sans traitement ; les expériences MKUltra ; la surveillance de masse qui fut niée jusqu'à ce qu'elle soit révélée. Dans une démocratie saine, celui qui ne se méfie pas du pouvoir n'est pas un bon citoyen mais un endormi.
Le danger n'est donc pas de douter des institutions, mais d'en douter sans esprit critique et à l'état sauvage, en échangeant l'autorité responsable contre une autorité irresponsable. La compétence que les trois essais désignent ensemble n'est ni la confiance nulle, ni la confiance totale. C'est la méfiance calibrée : tranchante là où elle est méritée, douce là où elle ne l'est pas, et toujours en quête de qui se laisse contrôler. Le premier essai fournit le critère (la responsabilité), le deuxième la méthode (mettez-vous d'abord vous-même à l'épreuve), le troisième l'avertissement (quelqu'un peut fabriquer votre doute à votre place).
La ligne que les trois tracent ensemble
Lisez-les à la suite et un seul mouvement se dessine. Le doute total n'existe pas, donc vous faites de toute façon confiance à quelque chose, la seule question est de savoir à quoi, et si cela se laisse contrôler. Bien douter, c'est appliquer son pied-de-biche d'abord à ses propres murs, et pas seulement à ceux d'autrui. Et tenez-vous sur vos gardes, car le doute est aussi un produit qui peut vous être vendu. Aucun des trois ne vous donne une liste toute faite de ce qu'il faut croire ; ce travail-là reste le vôtre. Ce qu'ils vous donnent, c'est une meilleure question : non pas « est-ce que je fais confiance à ceci », mais « combien de certitude puis-je exiger ici, et de qui ».
Ce thème se poursuit dans toute sa longueur dans le livre audio Le Doute et la Certitude, un vol philosophique du jugement suspendu de Pyrrhon et de la maïeutique de Socrate, en passant par Descartes et Hume, jusqu'au penseur conspirationniste et aux marchands du doute. Non pas un plaidoyer qui vous dit ce qu'il faut croire, mais une feuille de route sur laquelle vous choisissez vous-même votre position.
Les essais de ce thème
Le livre audio lié à cet essai
Le Doute et la Certitude
Le doute comme l'outil le plus tranchant de l'esprit, et comme une arme. De Pyrrhon et Descartes aux fabricants qui vendent le doute comme un produit. Non pas une leçon sur quoi croire, mais une feuille de route pour choisir votre propre position.
Audio en néerlandais
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